L'Antarctique ça se mérite

            Le temps sait être long.

            En tout cas celui passé sur l'Astrolabe, qui tient le cap vers DDU, s'étire à n'en plus finir.

            Voici déjà plus de 250 heures (10 jours, oui) que le navire a largué ses amarres, à Hobart. (Là je vous fais grâce des 40' de voiture, 1h50 de train, 22h d'avion, 15' de bus, et 15h d'attente cumulées nécessaires pour atteindre la capitale tasmanienne, ainsi que des 11h de décalage horaire dont il faut se remettre).

            J'allais vous dire que, depuis, l'Astro file plein sud mais le verbe est mal choisi. Dans un premier temps évidemment le bateau n'a pas eu de mal à tenir une vitesse de croisière tout à fait honorable d'environ 11 nœuds (multiplier par 1,8 pour avoir les km/h).  Car ce navire évidemment se moque du vent qui va bien sous ces latitudes australiennes (les 40èmes rugissants, un peu plus loin les 50èmes hurlants), il se moque des vagues qui le chahutent, de la houle qui le berce et se moque plus encore des passagers livides qui errent du salon à leur couchette, et de moins en moins fréquemment vers la cantine. Le temps passe agréablement (en ce qui me concerne en tout cas), les premiers albatros font leur show et les sacs à vomi se remplissent doucement.

Mais l'océan antarctique – comme son nom l'indique quasiment – ce n'est pas que de l'eau salée qui bouge.
C'est bientôt, aussi, des glaçons qui flottent. Tant qu'ils sont très isolés, comme ce bel iceberg aperçu vers 55° de latitude sud, il n'y a pas de raison de ralentir l'allure du navire. Au delà du 60ème Sud nous évoluons dans un champs de blocs de glace, parfois très modestes, parfois des plaques de 10, 20 ou 30 mètres. Et ça cogne souvent très fort contre la coque du bateau qui maintient un bon 10 nœuds. On observe nos premiers manchots Adélie, un peu effrayés tout de même par cet intrus monstrueux, des phoques également qui semblent se prélasser, et, à condition d'être très attentif et fidèle à la passerelle (le poste de pilotage), quelques baleines.

            C'est dans le pack que le pilote doit lever le pied (si j'ose dire évidemment, car toutes les commandes, on s'en doute, sont manuelles).Pack navigable 1 Le pack est parfois dense, parfois moins. Il est épais, ou pas. Le pack ce sont des plaques de glace qui s'agglomèrent entre elles, plus ou moins donc, et qui freinent la progression de l'Astrolabe, jusqu'à la stopper quand il est très compact. C'est un cas  extrême mais quand cela arrive le navire fait marche arrière (puis avant puis arrière etc..), reprend son élan et vaille que vaille, à fond les manettes, essaie de disloquer cette croûte glacée et y parvient finalement.

    A bord, les passagers apprécient la mer plus calme désormais et, remis de leurs nausées, ils traînent. Ils traînent devant la télé, ils traînent à la passerelle à profiter de ce paysage jusque là inconnu, à guetter la première apparition des orques qui ne viendront pas, ils traînent dans leur couchette où la lecture est confortable, ils traînent sur le pont arrière car la température, proche de 0°, est finalement clémente. Les yeux rivés sur leur PC portable, ils envoient quelques nouvelles ou classent les dizaines de photos déjà prises et qui malheureusement souffrent toutes de l'absence du soleil.

            60°, 63°, 65° le bateau avance doucement. Et parfois il tourne en rond plusieurs heures pour éviter les tempêtes génératrices des packs les plus piègeux, ceux qui vous emprisonnent le bateau pour 1 semaine, 15 jours ou plus encore à quelques encablures de DDU. Un voyage vers l'antarctique ça peut donc être des heures d'immobilité.Moi devant le packDans le genre je suis devenu familier avec le 65°44,73'S et 140°40,19'E, point de la planète où il n'y a rien à voir si ce n'est 3 pingouins et quelques centaines de km² de glace blanche. Nous y sommes restés 5 jours, pas tout à fait immobiles puisqu'en dérive lente, au rythme du pack.

            L'environnement est évidemment unique, mais l'attente est si longue qu'on s'habitue, finalement, à l'exceptionnel. Car ce qui ressemble le plus à un jour coincé sur la banquise, c'est un autre jour coincé sur la banquise. On perd la notion du temps, du jour, les horloges sont là heureusement pour nous rappeler que demain c'est dimanche, la promesse de croissants au petit déjeuner, et c'est tout ce qu'on a trouvé pour briser la routine. Il y a, tout au long de ces 24 heures de clarté - car à minuit il fait grand jour - du blanc au sol, du gris au ciel, parfois un peu de neige à moins de 10 jours de l'été austral, quelques immenses icebergs qui font l'horizon, un damier du Cap qui tourne, 3 manchots qui rampent sur la glace, il y a la cantine le matin, la cantine à midi, la cantine le soir, il y a ça, et rien que ça, qui tourne en boucle.
Bon d'accord,  là, un léopard dévore tout près de nous un manchot dont l'option bain de mer aurait dû être remise à plus tard. Pour sûr c'est un événement, les flashs crépitent, on échange nos images, mais cela reste une animation sanguinolente bien éphémère dans cette routine blanche.
Nous en étions là.

Et puis un jour, est arrivé un petit miracle. Ou, pour être plus exact, une succession de petits miracles.Banquise compacte            C'est d'abord l'hélico du bord qui peut enfin décoller pour un vol de reconnaissance, qui joue enfin son rôle de vigie et peut « router » le navire, lui indiquer les zones les plus navigables. Et bientôt un enchantement, le soleil revient au moment où le bateau, qui s'est enfin libéré du pack, navigue dans un champs d'icebergs énormes, magnifiques. C'est un spectacle de toute beauté; les visages des passagers s'illuminent et les photos éclatent enfin de couleurs. Quel univers incroyable, unique. Le soir je rejoins ma couchette et m'endors tant bien que mal, quelque peu surexcité, avec le grand espoir de débarquer le lendemain.

            Et le lendemain est magique. Il faut imaginer en haut le ciel bleu, au nord la mer calme, libre, mais dessus quand même quelques grands bergs pour faire plus joli, au sud la banquise, épaisse, compacte, infranchissable, quelques dizaines de manchots Adélie qui y prennent pied, une baleine qui fait le dos rond en soufflant, l'Astrolabe adossé là, posé dans ce cadre sublime. Et la cerise sur le gâteau c'est que puisque nous ne sommes plus qu'à 22 miles nautiques, nous allons rejoindre DDU en hélico, nous allons survoler pendant un bon quart d'heure ce paysage fabuleux.Chemin de croix

            Après, quoi vous dire ?  Je ne veux jamais, jamais, oublier ces quinze minutes de plaisir, l'émotion que j'ai ressenti à découvrir d'en haut la banquise, les géants de glace posés dessus, les jeux de lumière, les ombres, le continent qui s'élève en pente douce à perte de vue, les îlots rocheux qui font de jolies tâches et perdus là, au bout de ce rêve, quelques bâtiments colorés, habités des hommes, DDU.

            Voilà.

            Je suis par 66°40 de latitude Sud et 140°01 de longitude Est, base Dumont d'Urville, Terres Australes et Antarctique Françaises et j'y suis pour 1 an.
           

            J'ai posé le pied sur le grand continent blanc.

 Fin du jour

Je m'installe et je vous envoie des nouvelles très vite

(Merci beaucoup-beaucoup pour vos commentaires qui m'encouragent fort)