(publié le 3 décembre 2014)
Même si vous n'êtes pas très fortiches en géographie, vous avez bien compris que l'Antarctique est un immense glacier, de très loin le plus grand sur la planète (je rappelle qu'il représente à lui-seul 90% des réserves d'eau douce de la planète). La présence de glaciologues à DDU n'est donc pas étonnante en soi. Ils sont 2 à hiverner ici ce qui prouve qu'il y a du boulot sur la planche, mais quand même moins que pour les météos qui eux sont 3.
Trêve de balivernes, allons faire connaissance avec Sépanta, Alban et un p'tit nouveau.
Hey, salut vous !
- Je dois bien avouer que je n'ai pas tout compris de vos travaux. Je sais en tout cas qu'une partie se déroule en extérieur, sur le terrain. En quoi cela consiste-t-il exactement ?
Sépanta:
Hello !
Notre travail consiste à faire les mesures de terrain en continu tout au long de l’année pour des programmes du Laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l’Environnement (LGGE).
En extérieur, chaque jour nous faisons des prélèvements atmosphériques à proximité du labo ou au pied l’île des pétrels. Ces échantillons permettent l’étude du soufre en relation, avec le climat polaire (programme ORE-CESOA).
D’autre part, une fois par mois, nous récupérons des données enregistrées par des stations météos automatiques situées sur le continent, à 5km de la base. Nous mesurons également la hauteur d’environ 150 bâtons plantés dans la glace. Cela permet d’estimer l’évolution de la masse du glacier. C’est l’occasion pour les autres hivernants de sortir pour nous accompagner, mais attention à ne pas geler du bout du nez* ! (programmes GLACIOCLIM-SAMBA et CALVA)
(*Sépanta fait ici allusion à une sortie au cours de laquelle des hivernants ont eu le nez mais aussi les doigts profondément gelés. NDR)
Enfin, en été, les responsables de certains programmes du labo viennent en Terre Adélie le temps de quelques semaines. Pour nous c’est une super opportunité pour donner un coup de main à la pose de balises GPS sur le glacier, à la réparation d’une station météo etc… plutôt sympa !!
Alban:
Salut à tous et salut à toi Didier.
J’ajoute que même si nous sommes chaque jour dehors, la plupart de notre travail se fait en laboratoire.
- Donc ici pas de carottage dont on entend si souvent parler lors de reportages consacrés à l'Antarctique et au climat ?
Alban:
Non aucun carottage effectué par nous-mêmes. Par contre, en période estivale, différents programmes visant à effectuer des carottages et à étudier la glace sont menés par le LGGE (Laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l’Environnement). Il n’y aurait pas beaucoup d’intérêt à effectuer ces prélèvements au niveau de DDU, la glace n’étant pas assez épaisse, donc pas assez vieille (plus on va en profondeur plus la glace est ancienne). Les carottages les plus connus et qui ont atteint les plus grandes profondeurs ont été effectués à proximité des bases de Vostok (Russie) et de Concordia (France/Italie) dans le cadre du programme EPICA.
Il faut savoir que de tels carottages nécessitent une très grosse logistique, avec beaucoup de personnel. De plus, nous n’avons pas les compétences pour effectuer ce genre de travaux.
Sépanta :
A défaut de carottes de glace, Victor notre boulanger-pâtissier a relevé le défi une fois de plus: il nous a fait une glace à la carotte.
- Une autre partie de vos travaux se déroule en laboratoire. Vous pouvez m'en dire plus ?
Sépanta:
Après les prélèvements en extérieur, les analyses en labo ! Au menu : chromatographies ioniques, gazeuses ; préparation en amont des prélèvements ; conditionnement des échantillons avant de les envoyer au labo de Grenoble.
Je précise que le bâtiment que nous occupons dispose d’autres pièces que le laboratoire. Des bureaux par exemple, mais un petit coin cosy avec fauteuils ultra confort. Vous y êtes les bienvenus pour prendre un thé si vous passez par là.
(C’est mes lecteurs qui vont être contents. NDR)
Alban:
Je précise qu’une partie de nos prélèvements est analysée au LGGE à Grenoble. Nous nous occupons donc du conditionnement dont les procédures doivent garantir la non-contamination des échantillons.
- Vous étudiez certains polluants présents dans l'atmosphère. Dois-je comprendre que l'air que je respire n'est pas le plus pur au monde, comme l'isolement du continent pourrait le laisser supposer ?
Alban:
Le principal polluant que l’on étudie ici est le mercure. Le mercure est un composé présent de façon naturelle mais aussi anthropique. L’observatoire GMOS regroupe une multitude de sites dans le monde sur lesquels les mesures de mercure sont effectuées. Le LGGE effectue des mesures sur 4 sites pour le moment, Dumont d’Urville, Concordia, l’île d’Amsterdam (sub-antarctique) et à Chakaltaya (Bolivie). Les mesures dans les zones isolées du monde sont très utiles dans le sens où cela permet de nous rendre compte de l’impact de l’homme sur la concentration en mercure dans l’atmosphère.
Sépanta:
Les quantités mesurées ici sont extrêmement faibles (1 nanogramme par m³ environ) !! La notion « d’air le plus pur du monde » semble bien difficile à définir toutefois.
- Au cours de l'année vous avez offert à chaque hivernant un petit morceau de glace bleue, évidemment fondue depuis mais conservée - précieusement en ce qui me concerne - dans de petites fioles. Quelle est la particularité de cette glace ?
Sépanta:
La glace bleue c’est de l’eau douce. Elle provient des chutes de neige sur le continent, qui se sont accumulées au cours des années, et des milliers d’années. Celle dont nous disposons provient d’un forage effectué sur le continent. Son âge est estimé à 40 000 ans ! Nous l’utilisons parce qu’elle est très peu polluée.
Alban :
La particularité de cette glace est qu’elle a emprisonné des bulles d’air qui datent de sa formation. C’est ce qui intéresse les glaciologues qui travaillent sur les carottes. L’analyse de cet air permet notamment d’avoir des informations sur le climat qui régnait sur Terre à cette époque.
- Peut-être certains jeunes (mais je pense aussi aux moins jeunes) aimeraient connaître votre parcours. Vous êtes devenus glaciologues en suivant quel cursus ?
Sépanta:
La vérité, c’est que nous ne sommes pas glaciologues. Ici, nous faisons de la chimie, à l’exception de la manip’ effectuée chaque mois sur le glacier. J’ai fait une école d’ingénieur « chimie des procédés » (ENSGTI à Pau) et j’ai suivi quelques cours de climatologie en parallèle.
Alban :
Comme dit Sep’, le travail que l’on fait ici est un travail de chimiste, on ne fait pas réellement de la glaciologie. Mon parcours est assez atypique dans le sens où je n’ai pas fait beaucoup de chimie, mais plutôt de la physique : après mon Bac S, j’ai fait un IUT Mesures Physiques à Grenoble, en effectuant mon stage de fin d’année au LGGE. Ca s’est bien passé, et j’ai pu re-travailler au sein du labo. J’ai ensuite obtenu une licence professionnelle en géophysique et géologie, toujours à Grenoble.
- Travailler en Antarctique ça vous taraudait depuis longtemps ou bien l'occasion s'est-elle présentée par hasard ?
Alban :
Ce continent m’a toujours fait rêver. Le travail effectué au labo n’a fait qu’augmenter mon envie de travailler dans le milieu polaire ou sur les glaciers.
Sépanta :
Hé oui, je fais partie du club de ceux qui projettent de travailler en zones polaires depuis tout jeunes. Comme on dit, Antarctique : check !
- En rentrant en France, les glaciers vont vous paraître bien maigrichons. Vous allez pourquivre dans le même genre de travaux ou bien avez-vous des projets très différents de ce que vous faites ici ?
Sépanta:
Je cherche soit une mission "ingénieure d’étude d’impact environnemental" soit une thèse pertinente sur l’interaction entre l’homme et son milieu naturel environnant. Mes projets n’ont pas de frontières: de l’Arctique à l’Afrique, ou bien les pays scandinaves ou encore tout bonnement Paris… Tout peut arriver, on verra bien ce que l’avenir réserve. Si tu as des propositions d’opportunités Didier je t’écoute !
Alban :
En ce qui me concerne, ça sera reprise des études, avec un master. J’ai réellement envie de continuer dans le milieu de la glaciologie (physique et géophysique).
- Stéphane, tu étais attendu comme le messie par Sép’ et Alban, les glacios de la TA64 : tu es Glacio de la TA65, fraîchement débarqué lors de R0. Ils vont enfin pouvoir rentrer chez eux, histoire de voir si l'herbe pousse plus vert sur les glaciers boréaux.
Ici à DDU vas-tu poursuivre les travaux de Sépanta et Alban ? As-tu un programme bien spécifique, propre à l'année que tu vas passer ici ?
Steph:
La France dispose depuis 1991 d'une station de mesures du « bruit de fond » atmosphérique dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises. Ce travail est réalisé dans le cadre de l'observatoire de recherche en environnement (ORE) portant sur l'étude du cycle du Soufre aux moyennes et hautes latitudes Sud (CESOA). Il est soutenu conjointement par l’institut Polaire Français (IPEV), le LGGE, le Ministère de la recherche et l'Institut des Sciences de l'Univers (INSU).
Dans notre cas, les mesures atmosphériques réalisées sur site comprennent une vaste gamme de composés gazeux soufrés (SO2, DMS, DMSO…), de composés chimiques dans les aérosols submicroniques (sulfate, acide méthanesulfonique, …) et d'oxydants comme l'ozone, le formaldéhyde, et l'eau oxygénée. Mais toutes ces mesures ne concernent que des traces, et de ce fait il faut des mesures sur plusieurs années, voire des décennies afin d’observer une tendance qui soit bien définie par rapport au « bruit de fond ». Du coup, je continue les travaux de Sépanta et d’Alban, les glacios de la TA64, tout comme eux ont continué les travaux de la TA63. Donc le programme est assez bien défini :il tourne depuis 1991 (même s’il peut arriver qu’on ait des manips ponctuelles à réaliser pendant l’hivernage).
- Stéphane, puisque tu n'es ici que depuis quelques petites semaines je trouverais intéressant que tu nous donnes tes premières impressions. Notamment quelles sont les vraies surprises dans ce que tu vis à DDU ?
Steph:
Etant donné que c’est la première fois que j’ai la chance de découvrir ce fabuleux continent, tout est déroutant, que ce soit l’environnement intérieur ou extérieur (j’avais essayé de ne pas trop me renseigner en amont pour éviter les déceptions et pouvoir être émerveillé par tout !). Mais ce qui me surprend depuis mon arrivée, qui correspond avec l’été, ce sont les températures et le temps. J’avoue que je pensais les conditions plus « hostiles » alors que là, on peut se balader en polaire et jean sans avoir froid (enfin quand il n’y a pas de vent !). On pourrait aussi y associer le confort de la base, qui diffère pas mal des héros polaires qu’on nous montre dans les reportages, qui dorment dans des tentes par des températures négatives et mangent des rations militaires sur un réchaud
- Je reviens à vous 2 les anciens. Histoire de faire saliver Stéphane, pourriez-vous nous conter un souvenir marquant que vous avez vécu cette année qui, de toute façon, restera forcément exceptionnelle ?
Sépanta :
Quand un manchot Empereur t’aperçoit de loin, trottine, avance, s’arrête près de toi et penche la tête l’air de dire « T’es quoi au juste? », c’est magique.
Alban :
Je pense que le plus beau moment, ou du moins la manip qui m’a le plus plu a été la sortie sur le glacier de l’Astrolabe. Des balises GPS sont disposées sur le glacier afin d’étudier son mouvement. Le but de la sortie était de vérifier l’emplacement des balises ainsi que leur état. Une grosse journée de marche au milieu des crevasses rappelant les Alpes, avec la sensation d’immensité et de liberté. Et tout ça en bonne compagnie !!
Une autre chose à venir qui va sûrement rester gravée dans ma mémoire : le raid SAMBA. Au moment où j’écris cette réponse, - et oui, les interviews de notre Didier national se passent sur le terrain et en direct !! -, je suis en attente d’un départ imminent. Il s’agit d’un raid scientifique au cours duquel nous effectuons de petits carottages de neige ainsi que des mesures d’émergence de balises sur le continent. Le but est d’estimer l’accumulation de neige en équivalent millimètres d’eau le long de la route du raid.
Nous partons à 3, avec un Challenger (gros tracteur à chenille), un KassBauer (dameuse) et une caravane. Une belle aventure m’attend, d’autant plus que le temps est à la neige : les conditions Antarctiques !!
La caravane itinérante dans laquelle vivra Alban pendant quelques jours avec ses 2 compagnons de voyage, le temps de faire quelques prélèvements sur 150 km à l'intérieur du continent.
Vous me pardonnerez, chers lecteurs, de ne pas abuser plus longtemps du temps de Sép' et Alban. C'est qu'il ne leur reste plus que quelques jours à travailler ici, alors que 99.99% du glacier antarctique reste à étudier (mais qu'ont-ils fait pendant 1 an ??). Heureusement, vous l'avez lu, la relève est déjà à pied d'oeuvre.
Merci à vous, Alban et Sép' et Stéph, d'avoir partagé votre expérience.