(publié le 30 janvier 2014)

 

     Voilà.
1 mois déjà que j'ai quitté la base.

 

     Le départ de DDU (le jour de Noël, tu parles d'un cadeau), c'est les au revoir qu'on ne fait pas trop durer parce que hein de l'émotion on en veut bien mais pas du larmoyant, c'est les mots qu'on voudrait dire mais qui ne viennent pas dans ces moments-là mais aussi les sourires qui suffisent, c'est le moment précieux lorsque l'hélicoptère s'élève et les dizaines de mains qui s'agitent encore au sol pour dire à bientôt peut-être, c'est le trajet splendide au dessus de la banquise et des bergs jusqu'à l'Astrolabe stationné à plus de 20 km (merci merci Fabien pour ce vol magique).

 

 Enveloppe Didier

 

Je pourrais vous dire – peut-être voudriez-vous l'entendre – que j'avais une boule au ventre à ce moment-là, mais franchement non. Et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit: cette année a été riche en découvertes, d'un pays, des gens. Mais il était dit que cette histoire serait éphémère. Et puis on se construit aussi de ça, des paysages, des rencontres, de l'inattendu, des au revoir, des adieux.

 

     J'ai donc passé un peu plus d'une année adossé à un glaçon aussi grand que 2 continents australiens, en compagnie de 6,000 pingouins l'hiver et de beaucoup plus l'été, et puis de 24 personnes inconnues d'abord, un peu moins ensuite, de quelques autres aussi souvent trop vite passées.

Le glaçon continue à glaçonner, les pingouins à manchoter, les gens sont différents, et cette aventure continue. C'est bien comme ça.

 Cafard

     Je sens toutefois que vous m'en voudriez si je ne faisais pas un petit bilan de ce séjour antarctique. J'aime pas ce genre d'exercice, le risque c'est d'oublier des trucs vécus et importants, et après de se dire mince.

Tant pis, je me lance:

     J'aimais la banquise et les bergs prisonniers dessus, le front du glacier au soleil toujours plus ou moins couchant, j'aimais m'isoler dehors et écouter la glace craquer, un peu comme un éclair, entendre les fissures qui se propagent dans la banquise, j'aimais Skuarock-l'onde-de-choc, la participation joyeuse de chacun à l'émission de radio hebdomadaire, j'aimais les tempêtes, le blizzard, le vent qui secoue, la neige qui fait un peu mal au visage, mais à condition que ça ne soit pas tous les jours, j'aimais les discussions d'après-repas, dans le salon, quand les blagues fusaient, les bonnes tranches de rigolade à 2, à 4, à 10, j'aimais mettre les pieds sous la table et attendre la cuisine de Nono, puis la surprise du dessert de Victor (mais pas le mercredi, Victor fait un goûter à 16h le mercredi donc pas de dessert ce jour-là), j'aimais la viande de bœuf australienne, bleue, j'aimais lire vos commentaires sur mon blog, ceux des gens connus et peut-être encore un peu plus ceux des gens inconnus qui doucement deviennent connus (grand merci à ma petite communauté de contributeurs), j'aimais, après le solstice d'été, voir le soleil chaque jour un peu plus haut, un peu plus franc, un peu plus chaud, j'aimais réussir à me couper les cheveux aux ciseaux, tout seul, j'aimais m'entendre dire (et entendre dire de bonne foi) « tiens il fait doux » quand la température était proche de -10°, j'aimais, lors d'une nuit sombre, marcher seul jusqu'à la « croix Prud'homme » et rester là un moment dans le froid, le bien froid, et dans le noir deviner au loin les bergs, le continent, j'aimais vous faire croire que parfois les vapeurs de grenadine pouvaient me monter à la tête alors que pour de vrai... la grenadine ne fait pas de vapeurs, j'aimais parfois faire rire ou sourire les adéliens, juste en racontant de grosses bêtises, j'aimais rire et sourire moi-même de leurs propres bêtises et ça c'était tous les jours.

 Pause

Mais DDU, évidemment, n'est pas le meilleur des mondes. Tiens par exemple, le doigt de Thibaud dans mon oreille ça ne me manquera pas, les poils et les cheveux des hivernants dans le bac de douche non plus, au plus fort de l'hiver, le soleil trop tard levé, trop vite couché ça ne me manquera pas, et les nuages le jour d'une éclipse totale de soleil, grrrrrr non plus, -5°C dans la salle de sport ou bien après la tempête déneiger les passerelles où parfois s'accumule 1 mètre de neige dans une nuit, recommencer le lendemain et recommencer le lendemain pour finalement, bien dégoûté et handicapé par les tendinites: ranger les pelles, définitivement, ça ne me manquera pas.

Ce que je veux maintenant c'est des couleurs, des couleurs partout parce que le blanc de la banquise, du glacier, le gris au dessus, j'en ai ma claque.

Ce que je veux aussi c'est redevenir anonyme dans la foule, et pourtant, bon sang, comme j'ai aimé ne pas l'être ici.

 

 Derniers glacons

 

Peut-être le savez-vous, sur le chemin du retour le bateau a été longtemps pris dans les glaces à tel point que lorque nous avons fêté le nouvel an à bord, DDU était encore en vue.

Les journées ont été longues. Le pack s'est finalement déchiré, le bateau a enfin progressé et les stocks de sacs à vomi ce sont mis à diminuer.

Le temps était long mais il m'a aussi permis de mieux connaître des camapagnards d'été ou bien des hivernants de Concordia à peine croisés auparavant.

 

 

Nous étions à 100 km des côtes de CharlieTasmanie.

Un mail nous a appris que des cinglés – extrêmistes dans le genre « Je suis Charia » – avaient vidé leurs Kalachnikovs dans les locaux de Charlie, assassinant au passage des gens qui m'ont faire rire, mais réfléchir aussi.

 

 

Y'a des retours sur Terre qui se sont mieux passés.

 

 

 

 

 

 

 

Heureusement, à Hobart, ma belle était là.

Tasmanie

 

 

 

 (La photo "Charlie" a bien évidemment été prise après mon départ. Elle est parait-il passée au journal de France 2)