Parfois dans la vie rien ne se passe comme prévu et finalement ce n'est peut être pas si mal. Quoique, à bien y réfléchir, un météorologiste qui aime l'imprévu, c'est le comble !

 

     L’Astro était de retour sur la zone jeudi dernier (6 mars donc) en fin de journée. Le capitaine a refusé d’approcher à moins de 100 km car la banquise, avec des températures proche de -12°, est en train de se reformer. Sur les photos satellites on s’aperçoit qu’elle bouge énormément, pratiquement d’un jour à l’autre. Là où un passage existe un jour, il n’existe plus 2 jours plus tard. Le risque était donc grand de se faire emprisonner.

Du fait de cette distance, les opérations devaient être réduites à leur strict minimum, c’est-à-dire à l’essentiel, le rapatriement des derniers « campagnards d’été » vers le navire, la livraison nécessaire de gaz et de quelques denrées (au vu de ce que nous avons déchargé des hélicos au cours de ces dernières rotations, on va manger pas mal de pommes de terre cet hiver).

Jeudi en soirée les infos météos pour le lendemain étaient donc très attendues du staff technique. C’est très valorisant d’avoir devant soi des professionnels en attente des résultats de ses propres travaux. Donc c’est avec l’assurance des grands pros –faut être crédible– que j’ai annoncé que le vendredi serait parfait pour les allers-retours hélicos.

Et jeudi, après le repas, nous nous sommes lâchés, moi, quelques hivernants et campagnards partants. Après l’apéro-grenadine il a fallu se résigner à fêter ce départ avec un peu de bière, de cognac et de rhum, en toute modération comme il se doit.

     Le premier truc pas prévu ça a été de voir, quand je suis rentré vers ma piaule, les lueurs de la lune à travers les nuages. Comme il me restait encore 2-3 neurones valides je me suis dis que: Aurore australe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1- Je n’avais pas prévu qu’il y ait des nuages
2- On m’avait assuré qu’il n’y avait pas de lune ce soir là.

     Damned ! Bon sang mais c’est bien sûr !! Le ciel était effectivement clair et ces lueurs dans le ciel c’était tout bonnement une aurore australe, et maintenant que ma vision s’habituait à l’obscurité, j’en mesurais l’ampleur. Whouaaaa… J’ai croisé Philippe à ce moment, on a filé prévenir ceux qui poursuivaient la fiesta et quelques instants plus tard tout le monde s’est retrouvé dehors, à profiter du spectacle. Franchement on en aurait mieux profité encore avec quelques degrés de plus mais, ne boudons pas notre plaisir, c’était tout simplement magique. On voyait nettement à certains moments les lumières gagner en intensité, puis doucement décliner, avant de remettre ça.

J’ai eu la présence d’esprit d’aller chercher mon appareil photo mais j’ai malheureusement laissé dans le placard le talent du photographe. Coup de bol certains sont plus doués que moi, en l’occurrence les 2 photos ont été prises par Philippe, notre toubib.Aurore australe

     Au moment de me coucher, en abaissant le volet de ma piaule, je voyais encore un peu de ces couleurs qui drapaient le ciel, je me suis dit que la fenêtre de ma chambre donnait sur ce spectacle, sur la nuit noire et donc sur des milliers d’étoiles tout autour, sur les 2 météorites qui sont venues strier la voûte céleste à ce moment et je me suis dit que ce que je vivais n’était certes pas de la chance, mais quand même.

Quelques heures plus tard, en relevant le volet de ma chambre, alors que le jour était levé, je me suis dit c’est quoi c’bazar ?
     On était vendredi et ce bazar c’était le 2ème truc pas prévu: plein de nuages blancs au dessus de la banquise blanche, le genre de truc qui ne permet pas aux hélicos de décoller car les pilotes n’ont plus de repères visuels, ce qu’on appelle un jour blanc. J’avais vraiment mal choisi mon jour pour me planter dans les prévisions, moi qui avait parié sur de larges éclaircies, et j’ai touché le fond lorsque la neige s’est mise de la partie. Ce jour là j’ai beaucoup longé les murs lorsque que je croisais des types en attente de départ, car les machines sont restées clouées au sol jusqu’au soir. Le lendemain aussi, mais là c’était prévu. Le dimanche à 5h du matin j’ai repris les commandes (mon collègue bossait le vendredi et samedi à ma place) et c’est avec une assurance toute relative (chat échaudé craint l’eau froide) que j’ai annoncé une belle journée pleine de vols hélicos pour le lendemain, lundi. Du coup il a fallu fêter à nouveau le départ des campagnards (grenadine épuisée, heureusement on se souvenait où on avait rangé la bière, le cognac et le rhum, et pendant ce temps nos femmes croient qu’on s’amuse comme dirait Pierre).

     Il est écrit qu’on ne peut pas se tromper tout le temps et c’est avec un grand soulagement que j’ai découvert le ciel tout dégagé lundi très tôt le matin. Les premières rotations ont commencé avant 6 heures. Départ des personnes par vagues de 4, arrivée des pommes de terre par cartons de 10 (kilos).TA-64

Le capitaine, toujours inquiet de l’évolution de la banquise, a ordonné que tout ça soit fait au plus vite. Dernières accolades, on se demande si on se croisera à nouveau un jour. La pudeur interdit certaines choses mais au moment de croiser une dernière fois les regards, on se dit qu’on a vécu de chouettes moments avec ces types-là, en astreinte de « service base », ou se lançant des vannes au cours d’une partie de tarot, ou accoudés au bar, rigolant autour du billard, dansant au milieu du séjour…

 

 

 En fin de matinée le dernier hélico a survolé la base et 25 hivernants rassemblés sur la DZ. Quelques minutes plus tard on s’est dit que c’était le début d’un isolement complet du reste du monde, que ça allait durer 8 mois. Qu’il y aurait forcément au cours de ces longs mois des prises de becs, des engueulades mais qu’au fond y’avait pas de raison que ça se passe mal. Qu’il y avait même plein de raisons que ça se passe bien. Et on a trinqué au champagne en pensant égoïstement à nous.

 

En terre Adélie, l’hivernage 64 a débuté le 10 mars 2014 à 11h43.

TA-64

 

 

 

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