Antoine, comme son nom l’indique, porte les cheveux longs. C’est de son âge, et à 20 ans Antoine est le benjamin de la TA64. Comme beaucoup d’autres il fait un métier très très mystérieux : ici, il est MéPré.

 

Salut Antoine

  • Dis MéPré ça veut dire quoi ? Ça consiste en quoi ?

     Salut Didier. MéPré veut simplement dire : canicien de précision. On peut aussi dire tourneur/fraiseur ou Outilleur (La même fonction a changé de nom au fil du temps).
           La plupart du temps je suis chargé de réparer ce qui casse sur la base et qui nécessite soit un tour (on usine une pièce ronde qui tourne grâce à un outil fixe) soit une fraiseuse (l'outil tourne et usine la pièce).
           En gros je répare, rafistole ou fabrique tout type de pièces. Ca va de l'attache de Pulka (petit traineau) à un cardan de Challenger (gros véhicule) en passant par une attache de caravane de raid (qui supporte 18 tonnes).  Il ne faut pas oublier les dizaines de raccords que je fabrique sur mesure pour le plombier.

  Antoine à son tour

  • Peux-tu indiquer à nos jeunes lecteurs quelles études tu as suivies auparavant ? Tu bossais déjà dans la vraie vie ou bien c’est ton premier job ?

     Pour en arriver là, j'ai fait un BTS CIM (Conception et Industrialisation en Microtechnique). C'est beaucoup de dessin industriel sur des logiciels de conception 3D et très peu d'atelier. Sinon dans la « vraie vie » je ne travaillais pas avant de venir ici car j'ai eu mon BTS en Juillet dernier, 5 mois avant de partir pour DDU.

 

  • Je me répète, tu es le plus jeune ici, et d’ailleurs tu habitais chez tes parents avant ton arrivée à DDU. Tu as donc quitté tes 2 vieux pour en côtoyer 24 autres pendant 1 an. Antoine, est-ce là ton côté masochiste, ou bien la vie est-elle vraiment trop injuste ?

     Rien de tout cela. J'avais simplement envie de découvrir quelque chose de fantastique après mes études. En plus, tout se passe vraiment bien sur la base, l’ambiance y est vraiment très sympa, les gens sont sympas et le travail est intéressant.

  Antoine et sa fraise

  • Tu pourrais évidemment exercer ce métier en Métropole, avoir ta propre entreprise, ta voiture de fonction, un fauteuil moelleux avec des roulettes et plusieurs secrétaires pour le café. Au lieu de ça tu bosses dans un pays blanc, plat, sans soleil, entre un plombier fort grincheux et un soudard au vocabulaire limité. Quelles sont donc tes motivations à venir bosser ici, en Antarctique ?

     Comme je l'ai dit plus tôt, je viens de finir mes études et je ne me voyais pas commencer par travailler dans un bureau ni même dans un endroit banal. Je me suis dit que c'était une opportunité incroyable de travailler dans un milieu comme celui-là, surtout à mon âge. Et puis, en France, il n'est pas facile de trouver du travail à la sortie d'un BTS CIM, surtout quand on n’a pas encore d’expérience professionnelle.

 

  • Qu’en est-il de tes conditions de travail ? As-tu ici tous les outils qui vont bien ? Ou bien es-tu contraint toi aussi d’adopter les « technologies polaires » ? (Note aux lecteurs : on appelle technologie polaire toute astuce ou instrument bricolé localement avec 2 bouts de ficelle et un marteau, qui permettra d’obtenir un résultat équivalent à celui qu’on aurait obtenu fastoche et dans la minute si Castorama s’était installé à DDU).

     Trêve de plaisanterie ! Les conditions de travail sont optimales ou presque. Il faut sans cesse s'adapter aux outils, aux machines et aux conditions parfois extrêmes auxquelles les pièces fabriquées vont devoir résister.

           La « technologie polaire » ou la FPT (French Polar Technologie), eh bien je suis en plein dedans : Je dois sans arrêt trouver des solutions lorsque je répare ou fabrique une pièce. La plupart du temps c'est à cause de la matière qui manque, ou l'impossibilité de faire telle pièce ou encore à cause de l'air marin qui bouffe littéralement la ferraille et l'inox ou du froid qui  fragilise les pièces en plastique.

          Cependant la FPT ce n'est pas que ça. C'est aussi le fait de ne faire que des prototypes, 90% des pièces que je fabrique ne seront jamais refaites et ne peuvent pas être démontées pour être réutilisées ailleurs. C'est ce qui me plaît le plus dans ce que je fais.

La fraise et le boulanger

     Pour en revenir à ta question on ne bricole JAMAIS en Terre Adélie et surtout pas avec de la ficelle et un marteau (bon le marteau peut-être un peu). Car nous avons ce qui se fait de mieux technologiquement parlant : le Sikaflex qui nous sert pour tout (fixation des murs, des toits, des fenêtres, du sol, étanchéité, isolation thermique, phonique). Il paraît même que les fondations sont un mélange de Sika et de béton.

 

  • Y’a-t-il un travail que tu as effectué ici et dont tu es particulièrement fier. Ou bien qui t’aurait causé des problèmes particuliers ?

     Je pense que les adaptateurs de cardan que j'ai mis si longtemps à fabriquer sont ma grande fierté. Pour ces pièces, il fallait faire vite car le raid partait dans des délais très brefs. Le challenge consistait à fabriquer une pièce résistante pour supporter un couple important (En gros ce cardan servait à récupérer le mouvement de rotation du bras de force d'un challenger pour alimenter un transformateur électrique)

 

  • Antoine, tu as trouvé le temps de construire un igloo, c’est dire si tu n’es pas bousculé. Ici c’est un peu le club Med, les colonies de vacances. Mais peux-tu me citer tout de même 2-3 choses qui te manquent vraiment ?

      En effet, j'ai construit un tunnel de glace de 10 mètres avec 2 virages à 90°. Il va de la centrale au siporex (Le « Sipo » est un des bâtiments de la base, celui qui abrite l’atelier d’Antoine NDR). Mais ça n'est quand même pas les vacances. Je suis même « surbooké ». Ce qui me manque le plus... En fait, il n'y a rien que me manque particulièrement pour le moment (Je vais quand même dire ma famille sinon ...).

 

  • As-tu beaucoup appris depuis que tu es ici ?

     Oui, comme je suis le plus jeune on me donne pas mal de conseils, surtout le chaudronnier et le plombier (Même si : « quand tu sais pas, mets du SIKA » n'est pas vraiment un bon conseil quand on y réfléchit).

 

  • Antoine, de mon temps c’était mieux avant. Toi aussi ?

     Désolé Didier mais je ne suis pas assez vieux pour répondre à cette question !

 

      Après le magné-sismo, on se rend bien compte que ça n’est pas le respect des anciens qui va étouffer ces jeunes recrues, embauchées pourtant malgré leurs cheveux longs et leurs mauvaises manières, et pour qui leurs parents ont tout donné.

          Je n’en dirai pas plus, notamment parce qu’Antoine est beaucoup plus grand que moi.

 

En tout cas Merci Antoine d’avoir pris sur ton temps pour éclairer mes fidèles lecteurs.

Atelier chocolat