(publié le 8 décembre 2014)

      Je ne me serais jamais permis d’interviewer Thibaud, donc de l’importuner, sans la pression croissante et insistante de ses proches. Mais mon blog doit tant aux mamans des hivernants - mes meilleures contributrices - que je ne peux les décevoir. C’est donc Andrée-Céline qui va être drôlement contente de boire les paroles de son héros polaire préféré, son fils. Quant aux autres lecteurs je vous souhaite que Thibaud ne nous parle pas en langage binaire, un vrai charabia d’informaticien,… imbuvable. On va voir ça tout de suite. Pénétrons avec la déférence qui s’impose dans le saint des saints, le bureau Géophy.

 

     Hey Thibaud, salut mon ami !

  • 7 heures du mat’ et déjà au boulot ?! Oups, au temps pour moi, je tenais ma montre à l’envers. En tout cas je te vois affairé à ton bureau, devant tout une panoplie d’écrans d’ordinateurs. Ne serais-je-t-y-pas devant le responsable informatique de la base ? En quoi cela consiste-t-il ?

     Salut Didier Lacoste, je vois que tu as interrompu ta fameuse réunion de début d'après-midi pour venir me rendre visite, c'est bien aimable de ta part. Tu te trouves ici dans mon antre que je partage avec Thomas et Christelle et tu es en effet bien renseigné - bon après un an, c'est le minimum, non? - je suis le responsable informaticien et instrumentation de la base.La grande classe
           Comme beaucoup de spécialités sur base, la mienne englobe un large éventail d’activités allant de la gestion et l'amélioration du réseau informatique de la base, la fourniture de services comme le courriel, l'accès web, l'envoi des données de recherches et autres, l'administration des différents serveurs de la base jusqu'à la gestion du parc de machines et l'aide aux personnes âgées (Thibaud est un des grands spécialistes locaux de la blague à 2 balles. NDR). Je suis aussi en partie responsable du bon fonctionnement (ou non !) des liaisons téléphoniques. Pour ce faire, je travaille en collaboration avec les militaires du bureau des communications radio (BCR) qui assurent le bon fonctionnement de la connexion Internet VSAT et du serveur téléphonique de la base.

 

  • Dois-je en déduire que lorsque le réseau internet est défaillant, et lorsqu’à l’envers de la Terre mes lecteurs s’impatientent de ne pas trouver de nouvel article sur mon blog, tu peux être tenu pour responsable ?

     Je ne savais pas que j'avais le pouvoir de rendre le réseau Internet inopérant ! (Thibaud est également très modeste. NDR). Fais moi penser à postuler à la DGSE à mon retour alors Clin d'œil.
           Plus sérieusement cela dépend. Ca peut-être un problème sur le réseau IPEV auquel cas je m'attèle à investiguer le problème et à tenter de le réparer. Il se peut aussi que le problème provienne du côté métropolitain auquel cas je travaille avec mon responsable, au siège de l'Institut Polaire à Brest. Le problème peut également venir de la partie TAAF du réseau auquel cas je n'en suis pas responsable. Mais étant donné le peu de personnel présent sur base, l'entraide se fait en fonction du domaine de compétence de chacun.
           Dernière hypothèse qui me parait bien plus probable : si tes lecteurs ne reçoivent pas de nouveaux articles ça pourrait être dû à une pathologie flemmatoïque de ta part (peut-être une visite chez le Médecin-Chef s'imposerait-elle?).                   

           Enfin, que les mamans d'hivernants se rassurent: même si les connexions classiques venaient à couper, nous disposons de systèmes de secours et nous serons toujours capables de donner des nouvelles. Rigolant


 Le héros

 

  • Tu te fais appeler Géophy, mais jusqu’à présent je ne saisis pas bien la dimension géophysique de tes activités…

     Tu te fais vieux Didier Lacoste, maintenant on m'appelle « Instrum' » bien que dans les faits l'ancienne appellation "Géophy" persiste. L'intitulé exact de mon poste est "Responsable des programmes d'instrumentation de Géophysique" (Responsable PIG si je comprends bien ? Ben mon cochon...NDR). J’ai dans les faits la double casquette d'informaticien et d'Instrum'.
            À DDU, je suis en charge du bon fonctionnement et l'amélioration de la collecte des données d'un certain nombre de programmes de recherche en géophysique. Pour les passer en revue rapidement :

    • Mesures du niveau de la mer, salinité, fluor, etc. grâce à un marégraphe. Toutes les deux minutes, l'acquisition collecte une batterie de données.
    • Mesures des neutrons issus du vent solaire arrivant sur Terre grâce à l'acquisition de rayons cosmiques. A ce titre, la position de la base, très proche du pôle Sud magnétique, est particulièrement intéressante.La balise GPS
    • Mesure de l'évolution de la plaque tectonique antarctique grâce à un récepteur GPS de haute précision.
    • Je dois aussi récupérer les données des balises posées par les glacios sur le continent mais ce n'est malheureusement pas fonctionnel en ce moment. Espérons que ça le soit de nouveau avant la fin de l'été.

     Comme tout observatoire, l'idée de Géophy à DDU est de collecter le maximum de données intéressantes sur la plus grande période de temps afin de pouvoir améliorer nos connaissances sur l'évolution de notre belle planète.
           Enfin, je suis aussi en charge du bon fonctionnement et de l'amélioration d'une balise de référence pour les satellites. Le système est géré par le CNES, l'agence spatiale française.

 

  • Une question soufflée par un de mes abonnés si tu veux bien : Tu as ici, comme beaucoup d’autres, le statut de VSC. Toi qui connais l’ensemble des lois, décrets et autres textes incompréhensibles qui régissent notre belle République, peux-tu m’en dire plus sur cette abréviation ? Les postes de VSC sont-ils ouverts à tous ? Pour quels genres de travaux ?

     VSC signifie « Volontariat de Service Civique » mais les anciennes appellations ont toujours cours si bien qu’on parle plus souvent de VAT, en souvenir du bon vieux temps de la conscription, pas vrai Didier ?
            Aujourd'hui, le statut de VSC autorise certains organismes à faire appel à des jeunes gens dans le cadre d'un travail d'intérêt général. Le VSC dans les districts des TAAF permet de réduire les coûts du personnel présent sur les bases. L'État finance le volontariat à hauteur de 450 euros/mois environ, les TAAF ou l'IPEV ajoutent 1 000 euros. Une fois les charges retirées (le VAT est nourri logé et blanchi) la rémunération mensuelle effective du VAT est de 1 012 euros. La rémunération n'est pas assujettie à l'impôt.Antarctique pays de science
            Le volontaire a la chance de pouvoir travailler ici avec peu voire pas du tout d'expérience dans son domaine de formation, ce qui est assez unique en antarctique à ma connaissance.
            Pour postuler à un poste de VSC, il faut soit être citoyen ou résident d'un pays de l'UE. Tes lecteurs belges peuvent donc postuler ! Mon homologue informaticien de Saint-Paul-et-Amsterdam vient d'ailleurs de Liège. La candidature n’est pas soumise a une limite d'âge. Mais dans les faits, les TAAF et l'IPEV préfèrent des jeunes de moins de trente ans. Evidemment le pré requis, c'est d'avoir la formation qui va bien.

 

           Pour tes lecteurs intéressés, les postes VAT pour l'IPEV sont disponibles ici : http://vsc.ipev.fr/

 

  • Ton histoire personnelle t’a amené à t’expatrier alors que tu n’avais pas encore de problèmes avec le service des impôts, ce qui n’est pas banal. Parle-nous s’il te plait du cursus que tu as suivi, et qui finalement t’a permis de postuler sur l’emploi de Géophy à DDU.

     Après un bac S (ou un bac C, si tu préfères mon vieux Didier), j'ai fait une école d'ingénieur en génie informatique. Je me suis spécialisé dans le réseau. En 2011, mon diplôme en poche, j'ai décidé de traverser l'Atlantique pour poursuivre des études au Québec. J’ai préparé une maîtrise ès sciences appliquées que j'ai obtenu en décembre 2013. Dans la foulée, j'ai quitté le Laboratoire de recherche (LARIM) de l'École Polytechnique de Montréal pour embarquer sur l'Astrolabe.
          Pour en revenir à ton allusion, la fiscalité ne m'a pas suivi jusqu'ici puisque n'ayant pas le statut de nabab de certaines personnes travaillant à Météo-France (je ne vise personne Langue tirée),je ne suis pas assujetti à l'imposition spécifique des TAAF.

 

  • Toutes ces baies informatiques qu’on voit là,J'ai tout remis les couleurs comm'y fautavec du rouge et du vert qui clignotent un peu partout dans les locaux à proximité de ton bureau, tu avais appris à les manipuler à « l’école » ou bien as-tu reçu une formation spécifique avant ton arrivée à DDU ?

    

     Comme je viens de le mentionner, je faisais de la recherche en réseau informatique avant de venir. Je maîtrisais donc bien les concepts réseau par contre je n'avais jamais eu l'occasion de m'occuper d'un "vrai" réseau. J'avais déjà eu l'occasion de manipuler du matériel à l'École mais pas tant que ça. Pour la formation spécifique, j'ai passé avant le départ pour DDU deux semaines à l'IPEV, principalement pour rencontrer les différents chercheurs des laboratoires qui ont des acquisitions ici.

 

  • Est-ce vrai que c’est parce que les hivers ne sont pas assez longs au Canada que tu as tenu à t’expatrier en Antarctique ? Mais je m’aperçois que j’oriente tes réponses. Peut-être avais-tu d’autres motivations, professionnelles ou personnelles ?

     Ce que j'aime le moins au Canada c'est la chaleur suffocante de l'été (véridique !), le climat d'ici me convient donc très bien !
            Au delà de la motivation de rencontrer Didier Lacoste, mes motivations pour venir ici étaient multiples : découvrir un territoire isolé et la vie en communauté restreinte (j'avais aussi postulé pour Kerguelen, Crozet et Amsterdam). Administrer et améliorer un réseau (autrement que dans les concepts) et voir à quoi ressemble la recherche en dehors de celle en ingénierie et en science informatique (qui est très mathématique).
           En gros il s'agissait de voir de nouveaux horizons et je n'ai pas été déçu. Et puis bon... avoir son premier boulot en Antarctique, c'est quand même un peu la classe, non? Cool

 

  • Tu sais comment ils sont, tes parents s’inquiètent de l’avenir de leur petit poussin mon canard. Quels sont tes projets à l’issue de l’hivernage ? Tu souhaites poursuivre ton expérience à l’étranger ? Au Canada ? Ou bien, en bon patriote, rentrer au pays ?

     Après un séjour de quelques semaines en France, le temps de revoir la famille, je pense retourner au Canada pour quelques années (ne t'inquiète pas Maman, je reviendrai régulièrement en France) afin de consolider mon expérience et par la suite pourquoi ne pas bouger de nouveau ? Le monde est vaste et il y a tant à découvrir, n'est-ce pas Didier ? Y compris en France d'ailleurs qui est tellement différente d'un bout à l'autre de son territoire. Pour la suite on verra : même Météo-France n'a pas « deux temps d'avance ».

 

 

 

     Merci Thibaud. Ton interview me parait éblouissante. Unique. Très informative sans prendre le chou. Bref on en redemande.
B
on heu sinon mon PC est en carafe là, tu pourrais me dépanner vite fait ?

 DJ thiboulOups, j'allais oublier de vous dire: tout au long de l'hivernage Thibaud aura été, sous le nom de scène DJ Thiboul, l'animateur efficace de nos émissions sur la radio "Skuarock, l'onde de choc". Ca me fait mal de le dire, mais il excelle dans ce rôle.